L’école de campagne

La lecture d’un article annonçant la fermeture de nombreuses structures scolaires en milieu rural pour la rentrée 2019 m’a fait replonger dans de vieux souvenirs….et donné envie de raconter le rôle que peut jouer une école de campagne dans un parcours personnel…

A la veille des grandes vacances…

Enfin ! le mois de juillet est arrivé et je profite de davantage de temps libre. Mais, alors que je m’attelais sérieusement à la rédaction d’une prochaine Chronique des Sens, un article lu au hasard a momentanément concentré toute mon attention.

Il était question de la fermeture de 400 établissements scolaires à la rentrée prochaine. Des élèves et enseignants de zones rurales peu peuplées seront regroupés dans des mégastructures, autrement appelées RPC (Regroupements Pédagogiques Concentrés). Cette mesure permet de rassembler de nombreuses communes autour d’une seule et même école. A priori, tout le monde semble y gagner : des locaux neufs, du matériel sportif, plus d’équipements numériques, et surtout…moins de dépenses et un système rationalisé. Un autre article mentionne le RPC de Oisenont dans la Somme, qui concentre 36 villages…et 360 élèves de la petite section au CM2.

Mais cette annonce soulève des crispations…notamment suite à la promesse du gouvernement de ne plus supprimer d’école primaire jusqu’en 2022. Sauf que le texte précisait «…sans l’accord préalable du maire ». De plus, comme le regrette une personne interrogée, maire d’un petit village « une commune qui perd son école, c’est une commune qui meurt doucement ». Un jeune couple ne veut généralement pas s’installer dans une commune sans école. Car une communauté de communes peut faire subir jusqu’à 30 minutes de trajet à l’enfant.

Je serais bien incapable de développer une véritable analyse politique ou administrative sur ce sujet délicat. Toutefois, l’article m’a ramené à d’anciens souvenirs couvrants une expérience bien réelle.

 

Retour en arrière

Mes années d’école primaire se sont déroulées dans trois communes différentes. A l’époque, les regroupements pédagogiques existaient déjà, mais ici, il s’agissait d’un RPI : un Regroupement Pédagogique Intercommunal. Le fonctionnement est légèrement différent : aucune école n’est supprimée mais les communes s’échangent des élèves et se concentrent sur certains niveaux. Tous les deux ans, nous changions donc d’école et de commune, en bénéficiant d’un enseignant pour deux classes. Les grandes sections de maternelle et les CP étaient rassemblés, de même que les CE1 et CE2 ou les CM1 et CM2. Les petites sections de maternelle restaient dans la même école que les grandes sections et CP, mais dans une classe à part. Comme nous n’étions jamais plus d’une dizaine d’élèves par année, nous bénéficions d’une grande attention et étions bien connus par tout le personnel.

L’école avait pour moi un vrai goût d’aventure. Les petits effectifs permettaient une grande indépendance pour les élèves et laissaient beaucoup de place aux initiatives personnelles. Des idées lancées au hasard pouvaient facilement devenir de vrais projets de classe. Tout semblait possible. Peintures, bricolage, jeux, théâtre ou danse. La classe était autant le lieu de découverte de la vie que celui de l’apprentissage. Au cours de ces années, nous avons abrité de nombreux animaux dans la salle de classe : araignées, phasmes, têtards, cochons d’Inde…Un jour, des élèves avait trouvé des cocons dans la cours, ce qui avait permis à toute la classe de les voir se transformer en papillons de nuit. Un autre nous avait présenté un hérisson qu’il avait secouru avant de le remettre en liberté. Une autre fois, une éleveuse nous avait confié des œufs fécondés pour que nous assistions à leur éclosion. Faisant fi des règles d’hygiène, nous avions ensuite gardé les quelques poussins et canetons dans la salle de classe, jusqu’à ce qu’ils soient assez grands pour être confiés à des élèves. J’avais hérité d’une petite poule à coup nu qui a vécu pendant plusieurs années. Mais l’école était également le lieu de découverte de la mort. La même éleveuse étant venue une autre fois nous montrer la dissection d’une vieille poule morte.

Ces petites écoles de villages étaient reliées avec tout le reste du village. Au moment des fêtes de Noël ou de la fin de l’année scolaire, nous recevions des tonnes de chocolat ou des sucreries, surtout par les employés de la mairie et de la bibliothèque. A l’occasion des kermesses ou des traditionnels moules-frites, où nous présentions des spectacles, jeunes et personnes âgées étaient temporairement réunis dans un même lieu. Je me souviens des délicieuses crêpes beurre-sucre que nous préparaient de très vieilles dames. Nous ne mangions d’ailleurs que des produits de qualité, même à la cantine. Des cuisinières nous préparaient des plats traditionnels et faisaient tout elles-mêmes. Pas de livraisons de plats préparés et de produits congelés.

Bien sûr, nous avions sans doute beaucoup moins de matériel qu’une école de ville. Nous n’avions pas de salle de sport ni de cours de sport d’ailleurs. Les récréations nous suffisaient bien pour cela. Quant aux sorties scolaires, elles n’étaient pas forcément des plus extraordinaires… je pense à cette fois où des chasseurs de coin nous avaient emmenés pour une démonstration de tirs… Reste que nous avions tout de même des outils informatiques, une bibliothèques et beaucoup de matériel créatif à disposition.

Et je n’irais pas me plaindre. Il y a quatre ans, alors que je venais d’emménager en Allemagne, je suis allée passer une journée dans une école primaire en périphérie d’une grande ville. Les locaux étaient immenses, avec de très nombreuses classes, une grande salle de sport, beaucoup de moyens à disposition et même…une piscine. Rien à voir avec les infrastructures de mon enfance. Pourtant, même aujourd’hui, je considère avoir eu énormément de chance et bénéficié d’une scolarité de rêve pendant mes jeunes années. Le luxe n’est pas toujours là où on croit.

Surtout, je me souviens des relations entre élèves qui étaient plutôt apaisées. Comme nous étions trop peu pour nous amuser à séparer filles et garçons, nous jouions toujours tous ensemble. Les garçons n’embêtaient pas les filles et les filles ne disaient pas que les garçons étaient bêtes. Si le terrain de sport étaient le plus souvent réservé aux parties de foot ou à la balle aux prisonniers, tout le monde y participait la plupart du temps. J’avais autant de copines que de copains, et cela me semblait bien naturel.

A la fin de mon année de CM2, nous avons déménagé dans une petite ville et je suis rentrée dans un grand collège. La scolarité est rapidement devenue une prison. Alors que j’avais grandi dans la liberté, la possibilité de prendre des initiatives et développer mes propres projets, j’ai été immédiatement confrontée à la rigidité d’un système centralisé. Mes relations avec les enseignants étaient souvent tendues. Rien à voir avec les maitresses que j’adorais. Je suis passée de très bonne élève à élève moyenne et plutôt démotivée. J’étais parfois insolente et désagréable. Et, comme les mots des enseignants dans mon carnet et les heures de colle me valaient bien souvent d’être privée de sortie le week-end ou pendant les vacances, je me révoltais encore davantage. Avec mes camarades, nous passions notre temps à faire des choses en cachette et à nous jouer de l’autorité. Les surveillants m’agaçaient et je détestais le directeur de l’établissement.

J’ai également découvert des rapports sociaux qui n’avaient rien à voir avec ce que j’avais connu jusqu’alors. Garçons et filles s’adressaient peu la parole, sauf pour s’embêter et se taquiner. Les garçons se donnaient en spectacle, faisaient des blagues et nous étions condamnées à les regarder en pouffant de rire. Une fille qui faisait trop la maline se faisait rapidement traiter de  « chieuse » ou de  « moche » . Dans la cours ou dans la rue, des garçons nous lançaient des insultes à caractère sexuelle que je n’étais pas toujours en mesure de comprendre. Certains se permettaient de toucher nos fesses ou nos poitrines naissantes. Malgré la frustration, je me suis vite adaptée à ces étranges relations et à des expériences parfois très humiliantes.

 

Quelques nuances…

Bien sûr, il ne s’agit pas d’opposer l’école de campagne à la structure urbaine en avançant que l’une est parfaite et l’autre pas. A l’école nous étions tout de même régulièrement punis, parfois privés de récréation, voir même condamnés à écrire cent lignes pour avoir fait trop de bruit à la cantine ou en classe. Mais ces évènements restaient anecdotiques.

De même, dès la maternelle, j’avais déjà fait les frais d’une violente agression sexuelle dans la cour de récréation. Mais c’était justement car les élèves de maternelle partageaient l’espace avec les Grandes Sections et les CP plus âgés et que nous étions relativement nombreux que ce genre d’évènements pouvait facilement arriver. Ensuite, dans les écoles des niveaux supérieurs, la différence d’âge entre les enfants était trop réduite, et l’effectif pas assez important, pour que les plus grands puissent attaquer les plus jeunes en toute impunité.

 

Le temps passe et les choses demeurent…ou parfois pas

Il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de repasser devant l’école des maternelles et des CP. Je me suis plantées devant le portail pour observer la cour de récréation. Elle était vide et me semblait petite et froide. Les peintures multicolores, réalisées par des enfants d’une génération plus ancienne que la mienne avaient beaucoup vieilli. La cage aux écureuils et le filet suspendu avaient disparu. La petite colline où nous faisions des roulades avait été rasée et les gros arbres où nous aimions tant grimper (malgré l’interdiction formelle) avaient été coupés. C’était une cour désormais plate et lisse, sans coin où se cacher ou surface à escalader.

Derrière la grille, cet espace morne et mort semblait en parfaite contradiction avec mes souvenirs. Eux, heureusement, demeurent à jamais bien vivants.

 

Ce récit n’est que la trace d’une expérience parmi des millions d’autres. Et vous, comment se sont déroulées votre années de scolarité primaire ? Je serais bien curieuse de lire d’autres témoignages à ce sujet… 

 

 

Photo : paysage de campagne en face de chez mes grands-parents.

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