La nuit je porte des gants blancs

Quand le corps se retourne contre lui-même… 

 

La nuit je porte des gants blancs. Des gants blancs de coton. Pour que les doigts n’attaquent pas la peau. 

 

Stress. Pollution. Alimentation improbable. Rythme effréné. Fatigue. Angoisses. Notre corps a toutes les raisons de réagir de manière négative à notre environnement. Inévitablement, nos maux se traduisent sur nos corps. Ils sont visibles ou concrets, parfois légers souvent palpables.

Il y a des personnes tout le temps malades. Des personnes faibles ou nerveuses. Celles qui prennent ou perdent beaucoup de poids. Celles qui ont des cernes, de l’acné ou les cheveux qui tombent. La migraine. Des tensions dans le dos, les épaules, la nuque. Celles qui se rongent les ongles.  Les personnes qui ont mal quelque part sans comprendre pourquoi.

Pour ma part, si je n’y prends pas garde, je me gratte jusqu’à développer de l’exzema. Pas toute l’année, non. Seulement les mois les plus froids, au cœur de l’hiver. Les mois sans lumière, où on se couvre de pulls, de couches et de couches de vêtements. Chauds mais pas toujours confortables. Ma peau se fatigue à certains endroits, s’irrite légèrement. Me démange. La journée je ne touche pas à la peau, je ne la gratte pas. Je résiste. Mais la nuit mes mains parfois s’oublient. Attaquent la peau sans plus aucun filtre. Ma conscience se réveille nerveuse au milieu de la nuit. « Stop ». Je dors mal. Je m’agite. Ou je me réveille avec les bras rougis et la peau brûlante.

C’est un cycle qui s’enclenche. Car la peau abîmée s’irrite encore plus. Démange encore plus. Je me réveille. La peau me gêne.

Alors, il ne faut surtout pas toucher la peau. Jamais. La laisser tranquille. C’est pourquoi,  le soir, lorsque je sens que les doigts risquent de venir gratter la peau, je mets des gants de coton avant de m’endormir. Fins et blancs. Pour protéger la peau des ongles. Protéger le corps de ses mains. A priori il sera plus en sécurité. Sauf si bien sûr les mains arrachent les gants dans leur sommeil.

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Dans nos vies, nos corps semblent souvent se retourner contre eux-mêmes. Ou alors parfois, c’est l’individu, l’être social, qui semble se retourner contre son corps physique. Consciemment ou non. Dans l’idée, c’est quelque chose qu’on juge négativement. Dans les faits, on n’y prête souvent pas vraiment attention.

Je me souviens d’un documentaire animalier que j’ai vu il y a quelques années. Sur les corbeaux. Il montrait le mode de vie de ces animaux. Comment deux partenaires restent généralement ensemble toute leur vie. L’un des corbeaux avait perdu son compagnon, alors il s’arrachait les plumes. Il était tout stressé, malheureux et à moitié déplumé. On voyait sa peau rose et fripée par endroit. Son comportement était tout de suite qualifié de maladif et anormal par les scientifiques. Un comportement déviant dû à un traumatisme. Soit. Les informations étaient claires. Elles faisaient sens.

Pourtant, les humains ont des comportements autodestructeurs à longueur de temps, sans qu’on caractérise cela immédiatement comme maladif, voir problématique. Nous passons beaucoup de temps à nous faire du mal, quelque soit l’échelle. Parfois consciemment, avec la haine de soi-même. Dans d’autres cas, on tombe sans y prendre garde dans un comportement autodestructeur violent ou dangereux. Très souvent, on somatise  (transformation de nos difficultés affectives ou psychologiques en maladie ou troubles physiques), comme le montrent les différents troubles que j’ai listés au début de l’article. La violence qu’on d’inflige est alors invisible ou semi-invisible.

Il y a des milliards de manières de se blesser ou de se détruire. Tellement que nous ne les qualifions plus toujours comme telles.

Les comportements que nous considérons comme les plus extrêmes nous choquent, bien sûr, et ils sont d’une manière générale classés comme « mauvais » ou « pathologiques ». Des cas autodestructeurs  « actifs  ». Mutilations, scarifications, alcoolisme, violence, addictions aux drogues dites « dures », comportement sexuel dangereux, anorexie, suicide ou tentative de suicide, etc.

Mais tout ces petits maux dont j’ai parlé plus haut, ces maladies qui n’en sont pas, ces anomalies invisibles ou autodestructions légéres on n’en parle pas vraiment. Du moins, seulement comme quelque chose de gênant dont on doit se débarrasser. Par la médication principalement, le traitement. Mêmes les cas officiellement pathologiques sont seulement traités de manière isolée et insuffisante la plupart du temps. Par exemple : faire faire un régime draconien à une personne un situation d’obésité. Dans mon cas, tout anecdotique qu’il soit, on me donne une crème anti-inflammatoire à la cortisone.

Reprenons l’exemple du corbeau. C’est comme si nous ne disions pas « le corbeau a subi une perte traumatisante pour son quotidien »,  « il faut modifier son mode de vie » ou « les corbeaux sont mieux équilibrés lorsqu’ils sont en couple », mais seulement : « il faut mettre un sparadrap sur son bec ».

Le pourquoi de notre propre violence ou réactions corporelles n’est pas vraiment pris en compte et le problème rarement réglé. Pas en profondeur. On ne cherche pas à expliquer la réaction d’un individu, on ne cherche pas à rendre nos environnements de vie plus sains ou nos rythmes quotidiens moins saccadés. On ne cherche pas à comprendre les symptômes des déséquilibres de notre propre espèce. Les possibles tensions de nos groupes sociaux.

La plupart du temps on regarde seulement la petite partie de son corps qui semble poser le plus problème, le symptôme le plus visible. On traite.

On s’adapte.

On achète des gants blancs de coton.

 

 

 

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