Les portes fermées 3 : la sphère des possibles

« Devenir quelqu’un », « réussir sa vie », « réaliser ses rêves » ;  on nous berce avec ces expressions un peu vagues. Mais l’ambition n’est pas toujours une option. Réseaux, codes, temps, ténacité : parfois, toutes les portes sont fermées… (suite et fin de l’article)

 

Que signifie l’ambition quand l’idée même de l’ambition n’a pas de sens ? Quand on n’a pas l’énergie. Quand nos rêves sont des astres inaccessibles, situés dans un monde parallèle, un au-delà un peu flou ?

Ce sont ces aspects dont j’aimerais maintenant vous parler. Ces dernières portes fermées…qui sont en fait les premières que l’on peut croiser.

 

Pour rappel, cet article est la suite de :

 

Pour ces articles, j’ai tiré quelques exemples de mon expérience personnelle tout en ayant conscience de leurs limites. J’avais besoin d’illustration, mais je ne suis pas la personne la plus concernée par les difficultés que je vais aborder, et je considérerais même ma situation comme globalement privilégiée. Donc, afin de compléter et d’enrichir l’article, n’hésitez pas à me faire part de vos propres expériences dans les commentaires !

 

 

Porte 5 : la disponibilité

« J’ai pas le temps »

On peut avoir tous les projets et les rêves de la Terre, si on n’a pas un minimum de disponibilité, on n’a aucune chance de les réaliser.

On peut blablater des heures sur les réseaux, les codes ou les normes : la porte la plus souvent fermée reste le temps. Et comme le temps c’est souvent de l’argent : l’aspect financier qui va avec.

Oui, pour beaucoup de personnes, la nécessité est le ressort d’action le plus important. Quelle importance y-a-il à devenir quelqu’un quand on lutte pour rester ce qu’on est ? Souvent, nos besoins les plus urgents nous rattrapent. En-deça du « succès », de la « réussite » il faut payer son loyer, acheter à manger, pourvoir à ses propres besoins ou à ceux de sa famille. Comment construire un véritable projet quand notre temps est déjà dévoré par les factures, les tâches administratives et les allers-retours ? Quand on pense aux chiffres de son compte en banque plutôt qu’à son futur ?

L’énergie qui nous permet de construire sur le long-terme est une denrée rare et aux limitations nombreuses. Elle déteste les notions abstraites et les efforts vains, elle rêve de satisfactions et de plaisirs immédiats. Alors que j’écris ces mots, je commence à avoir faim. Mais je n’ai pas envie d’aller dépenser de l’argent dans ce distributeur automatique rempli de sucres et d’emballages plastiques. Tant pis, je patiente jusqu’au soir. Mais je sens mes efforts pour rester concentrée… Ces irruptions dans mon cerveau « et si j’allais au café », « et si je ne travaillais pas ce soir » auxquelles je dois répondre « non, ce n’est pas possible ». Autant d’énergie perdue. Alors penser ça à grande échelle…

Oui, la disponibilité est déjà un luxe considérable.

Je le vois bien maintenant, ce sont toutes les nécessités du quotidien qui déterminent ce qu’on va pouvoir entreprendre ou non pendant la journée. Pendant la vie (qui est une suite de journées et de nécessités quotidiennes). J’ai beau avoir peu de responsabilité, me contenter de peu pour vivre, je vois bien que mon désir d’écrire ici me demande de l’organisation et quelques petits sacrifices. Mais je le fais. Parce que je le veux certes, parce que j’ai plaisir à créer ce fragment de sens, sans pression ni contraintes, tout en espérant qu’il puisse intéressant quelques personnes, mais surtout parce que je le peux.

Mais ce bien précieux – la disponibilité – n’est pas qu’une question de temps libre. Elle demande aussi d’avoir l’esprit dégagé. Dégagé des souffrances profondes qui pourrait l’empêcher de s’investir pleinement dans autre chose. Problèmes psychologiques, dépendances, traumatismes, fragilités ou maladies chroniques : autant de poids qui limitent l’horizon.

Je me souviens un jour. Ce proche qui me confie les déboires d’une de ces amies intimes et son instabilité psychologique. Ses complexes qui empirent la situation. A chaque nouvelle crise c’est son destin qui est un peu plus difficile à prendre en main, son futur qui est plus difficile à planifier. Et elle se sent mal. De ne pas pouvoir faire comme ses amis ou connaissances qu’elle voit développer projets et idées. Qui avancent vers quelque chose. Qu’elle croit mieux qu’elle. Ce proche qui s’inquiète : « si seulement, elle cessait de voir les choses ainsi. De se sentir mal et de vouloir décrocher la lune. Si elle pouvait se rendre compte qu’avoir une vie normale, c’est déjà beaucoup. Pour beaucoup d’entre-nous, c’est déjà une victoire et une lutte constante »

Quand l’horizon est bouché, difficile de rêver d’autre chose.

Finalement, rien qu’avoir des projets, des idées est un luxe. Encore plus la prétention de vouloir les atteindre.

 

J’arrive maintenant à la dernière porte de ce long couloir.

 

 

Porte 6 : le culot

Avoir les idées et se lancer

Parfois, rien qu’avoir l’idée de tenter quelque chose, c’est compliqué. Parce qu’avant de vouloir, avant de pouvoir, il faut se dire  « plutôt que de faire ça, je pourrais essayer ça ». Pour sûr, il y a toujours des tas de pistes dissimulées autour de nous, d’éventuelles directions, portes ouvertes, mais avant qu’on rentre directement en contact avec elles, elles restent bien souvent cachées et invisibles.

Dans d’autres cas, on les a bien entrevu ces options, on sait qu’elles existent et pourraient potentiellement nous plaire. Mais on se dit simplement « ce n’est pas quelque chose pour moi ». Avant de se lancer, de concrétiser un projet ou une envie de longue date, il faut pouvoir se représenter sa réalisation. Il faut l’intégrer à la sphère des possibles. On n’investit pas dans ses rêves quand on n’y croit pas.

Cette étape est peut-être la plus délicate. Réseaux, codes, temps, normes : cela n’a pas de sens quand l’ambition n’est même pas quelque chose que l’on perçoit. Quand elle est située en dehors de nos états de conscience.

Or, les idées, l’inspiration, les rêves n’apparaissent pas comme par magie en nous. Ils s’implantent en nous par un processus très commun aux animaux sociaux : l’imitation. Nos modèles sont ces personnes qui agrandissent notre champs des possibles. Si on ne trouve pas de modèles qui nous ressemblent, difficile de rêver, car on ne se projette même pas vers un ailleurs.

Ainsi, la création de projets et leur réalisation sont intimement reliés à notre lieu de vie. Sur ce point, les rapports de domination entre les grandes villes et la périphérie sont très parlants. On voit la ville comme le lieu des possibles et des rêves, lieu source de l’ambition et de ses dérives. Vivre dans une capitale européenne peut avoir quelque chose de porteur, tous les éléments brassés autour de nous, ce mélange de cultures et de ressources peut être une source intarissable d’inspiration. Dès lors, tous les ambitieux quittent les petit villages pour la ville. En France, il s’agit de Paris. Il faut monter à Paris. Rien n’a lieu en dehors de la capitale sembleraient croire certains.

Comme si la périphérie n’était pas lieu de vie et de création. Les ploucs.

Mais je ne m’avancerais pas trop là-dessus. Je suis moi-même le stéréotype de la campagnarde qui a progressivement muté vers la ville, jusqu’à vivre dans une capitale (bien que je n’ai jamais souhaité me rapprocher de Paris). Et je vois bien que ma « sphère des possibles » n’est plus la même qu’autrefois (mais là je dis surtout merci Internet).

Un exemple… Il y peut-être deux ans, je n’aurais jamais ne serait-ce qu’envisagé la possibilité de publier le moindre écris sur Internet. Bien sûr, il y a la notion d’oser, d’avoir peur d’être prétentieux en affichant une certaine vision du monde.  Mais le plus compliqué c’est pas ça. Le plus compliqué c’est seulement de l’envisager. Se dire « ah oui, c’est vrai je pourrais éventuellement faire ça ». A l’époque, lorsque j’ai vu quelques connaissances à moi qui avaient un blog ou publiaient des articles : je trouvais cela très impressionnant, comme quelque chose venu d’un autre monde. Quelque soit le thème abordé ou sa portée je me disais « Ouah, c’est vraiment quelque chose ». Je pense que mine de rien, ça l’a intégré dans ma sphère des possibles.

Bon, pas encore complètement je dois dire. Pour vous révéler un secret, je n’ai jusqu’à ce jour partagé le contenu de la Fragmentation avec personne que je connaisse.  Volonté de protéger cet espace et le laisser grandir. De se sentir plus libre.  Je ne peux pas encore être cette personne qui fait ça, cela n’aurait pas de sens. Il est parfois préférables d’être lu par des personnes qui ne nous connaissent pas et dont les retours sont neutres…(Au-delà de ça, l’anonymat ou semi-anonymat est actuellement au cœur de ma démarche, j’aurais sans doute l’occasion d’y revenir).

 

 

Les idées, les modèles, la disponibilité physique et psychologique : voici donc les portes les plus discrètes et les mieux verrouillées. Celle que la bonne volonté ne suffit pas à ouvrir. 

 

Nous sommes maintenant au bout de notre dédale. Vous avez eu la patience de marcher avec moi et je vous en remercie chaleureusement. Mais alors, que faire si au quotidien vous ne croisez que des portes fermés à double tours ? Que faire si vous ne connaissez rien sinon les couloirs remplis de portes invisibles et inaccessibles ? Si même le couloir se refuse à vous ?

 

 

Creuser des trous

 

Alors, tout d’abord je ne suis pas là pour donner des « solutions » ou des « réponse ». Je n’aurais certainement pas la prétention de le faire. La Fragmentation n’a rien à voir avec l’expertise.

Mais quelques réflexions personnelles, pourquoi pas ?

Je me souviens d’un texte de Bourdieu qui parlait des « rappels à l’ordre ». Lorsque l’on tente de s’élever socialement (ou simplement qu’on veut sortir du rôle social qui nous est attribué) lorsqu’on joue le jeu de l’ambition, il faut accepter d’y perdre quelques plumes. A moins d’une adaptation drastique et rapide, on ne manque pas les erreurs de parcours, les imprécisions et les maladresses. Les instants où on n’est pas vraiment à notre place (symboliquement et physiquement). A ces instants on est immédiatement « ramené à l’ordre » pas les dominants, au moyen de réflexions, piques, mépris, distance, humour ou violence invisible.

Notre société est un ensemble de couches somme toute peu poreuses. On ne passe pas facilement d’un milieu, d’un groupe à un autre. Parfois les portes ne sont tout simplement pas détectables. On a beau tâtonner dans le noir. On le les sent même pas quand elles nous claquent au nez. Elles sont une absence, un mur lisse. On n’en a même pas forcément conscience. On ne sait pas d’où elles viennent ni pourquoi. On ne sait même pas où investir notre énergie.

Cette situation est difficile à dépasser.

Parfois, par hasard, on trouve des portes ouvertes qui ne nous étaient pas spécialement destinées. On était juste au bon endroit au bon moment. Qu’on les ait désiré ou que cela nous soit simplement tombé dessus.

Mais si ce n’est pas le cas ? N’est-ce pas mieux d’avoir conscience de ses propres limites ? Conscience que nos aspirations peuvent être toxiques par rapport à notre situation ? Il faut redéfinir notre rapport au succès ? Considérer l’ambition elle-même comme quelque chose de malsain ? Redéfinir sa propre compréhension de la société ?

Sur ce point, je m’interroge.

C’est tout de même beau d’avoir des projets et des rêves. D’investir son énergie dans des choses qui nous tiennent à cœur.

Faut-il simplement arrêter de s’excuser ? Pour tous les cas où on ne connait ni les bonnes personnes ni les bon codes, où on ne rentre pas dans toutes les normes, où on n’a ni ténacité, ni disponibilité, ni culot ou idées.

Et quand on est « éliminé par le système », bloqué quelques part, ou quand on a tout simplement pas l’envie de s’élever, il y a toujours une direction à prendre.

On peut creuser des trous. Créer son propre microsystème. Avoir son quelque chose à soi. Quand on peut pas gagner, on peut inventer sa propre victoire. Il n’y a rien de minuscule quand cela a du sens pour nous.

Je me souviens d’une chanson que j’avais écoutée toute jeune… Une chanson de Syrano et de la Rue Ketanou « Planter des cailloux ». Elle raconte le quotidien d’un homme en prison. Chaque jour, il récolte un caillou dans le cours au moment de la promenade. Et  ce petit geste banal est pourtant la seule chose qui ait du sens pour lui, qui le fasse tenir… Marquer chaque jour d’une pierre

 

Pour ma part,

La Fragmentation est pour moi comme une sorte de trou un peu irrégulier, un peu instable. Un acte gratuit mais plaisant. J’espère bien continuer à creuser…

 

• • •

 

Désolé pour cet article scindé en plusieurs parties. Le contenu s’est révélé bien plus long que prévu initialement…. Merci beaucoup si vous avez eu le courage de me lire !

Je vous souhaite de trouver votre petit bout de planète à vous, votre petit fragment de sens ! Au-delà de toutes les portes, ouvertes comme fermées.

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