A la périphérie – Une station balnéaire abandonnée au milieu du désert de Californie

Une mer dans le désert californien : impossible ? Venez découvrir le Salton Sea et Bombay Beach, étranges lieux post-apocalyptiques. Ils semblent sortis d’une autre planète, mais ils sont à eux-seuls l’incarnation de toutes les contradictions du capitalisme. J’y ai rencontré à la fois malédiction et poésie.

 

American way of life

C’est la fin du mois de septembre. Et moi, qui n’avais jamais piétiné le continent américain ni songé le faire un jour, me retrouve à traverser le Canada et les Etats-Unis. American way of life, richesses, dreams et paillettes ? Le pays me fait pourtant davantage l’effet d’un gigantesque parc d’attraction abandonné.

Le continent américain est riche. Riche de magnifiques paysages, d’expériences incroyables et d’une très ancienne culture amérindienne, à laquelle se sont mêlés des fragments du monde entier. Riche également au sens monétaire du terme. Pourtant, s’y affiche à tout instant la pire misère dans la rue. Rarement je n’avais autant senti cette coupure entre les « classes ». Les personnes bien habillées, souriantes, aux dents blanches impeccables et aux corps athlétiques. Et puis les autres. Ceux sur qui s’affiche l’inégalité de l’accès aux soins, à la nourriture saine et au logement. Ceux qui peuvent prendre du crack aux yeux de tous sur un morceau de trottoir sans que personne ne semble y avoir quelque chose à redire.

Avant de rejoindre le désert du Colorado, nous passons une journée à Los Angeles. J’erre de longues heures au milieu du Hollywood Boulevard, captivée par l’endroit. A la lumière du jour, le star-système et le glamour sont morts. Ne demeurent ici que quelques musées douteux –musée de cire, musée des illusions, musée de la mort – des sex shops et des magasins remplis de tasses et de figurines à l’effigie de stars du passé. Au milieu de la rue, entre une enseigne géante représentant un hamburger et un verre de Coca Cola et un Batman qui fait les 100 pas, un homme apostrophe la foule. Il porte une énorme pancarte sur laquelle est écrit « Jésus va vous sauver ». J’achète une robe courte et brillante de plastique noire. Une robe pétrole. J’ai l’impression d’être plongée dans le retro-futurisme inquiétant de Brazil, film emblématique de Terry Gilliam.

 

Le désert

Le soir, nous quittons la cité des anges pour le désert. Il faut trois bonnes heures pour sortir de la ville. Les autoroutes immenses et remplies de voitures, les banlieues n’en finissent plus de défiler. Nous croisons une réserve amérindienne, habitée par une immense tour de casino brillant dans la nuit- les casinos sont interdits en Californie, mais les réserves ont leurs propres lois. Enfin, nous atteignons la limite de la périphérie urbaine. Nous dormons dans la voiture, au milieu d’une piste abandonnée et entourée de petits cactus.

A l’aube, la lumière brille plus qu’elle n’a jamais brillé. Elle transperce les vitres comme une lame. Nous prenons de nouveau la route, parcourons le parc naturel de l’arbre de Josué. Cette plante, à mi-chemin entre l’arbre et le cactus, pousse uniquement dans cette région du monde. Les roches arrondies que l’on croise me font étrangement penser à celles qui ornent les plages bretonnes.

Dès que le soleil commence à décliner, nous quittons le parc. Nous avons pour projet de rejoindre Slab City, « la dernière ville libre des Etats-Unis » avant la nuit. Nous souhaitons voir le coucher de soleil depuis la Salvation Mountain, une colline peinte à la main pour  « l’amour de Jésus ». Je suis très impatiente de découvrir ces endroits.

 Ce que je ne sais pas, c’est que nous n’atteindrons jamais notre but ce soir là.

La route file. Encore une fois nous nous perdons sur les autoroutes américaines. Le ciel devient doré, puis rouge. La distance s’avère plus longue que prévue. Nous atteindrons Slab City dans l’obscurité. Tant pis. Heureusement, nous longeons un magnifique paysage. Le lac salé de Salton et les montagnes qui se dressent derrière lui. Nous décidons de chercher en endroit où nous arrêter, histoire de profiter des derniers rayons de lumière au bord de l’eau.

La surface du lac est énorme. Bien sûr, je l’avais déjà repéré sur la carte, mais la réalité est bien plus saisissante. Alors que nous cherchons une plage accessible en voiture, des petits « tic tic » commencent à résonnent autour de nous. Nous n’y prêtons pas vraiment attention. Enfin, un accès à l’eau apparaît sur notre droite.

Nous commençons à freiner.

Un nuage noir s’écrase sur le capot. Des millions de petits points noirs autour de la voiture. Une nuée d’insectes. Ils sont partout, du jamais vu. C’était donc ça, les « tic tic ». Impossible de sortir de la voiture dans ces conditions. Il faut continuer. Mauvais présage ?

Alors que nous roulons dans la nuit tombante, mon compagnon de route, déjà familier des lieux, me raconte l’histoire de cet endroit maudit.

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La naissance du Salton Sea

Ce lac n’aurait jamais du exister. Ce sont les humains qui l’ont fait naître. Autrefois, la mer arrivait jusqu’ici, puis elle a disparu. A la fin du XIXème siècle, la Salton Vallée est complètement désertique. Pourtant son sol est riche et fertile, car l’eau y a laissé de nombreux nutriments.  C’est alors que les ingénieurs ont eu une idée de génie : il suffit d’alimenter la vallée et les fermes du coin à l’aide de canaux creusés depuis la rivière du Colorado. Ainsi, on pourra contrôler le désert et le transformer en surface exploitable.

Mais ce qui devait arriver arriva. On perd rapidement le contrôle des ressources car en 1905, de grandes crues frappent la région. L’eau de la rivière se jette dans les canaux et déborde de partout, ruisselle jusqu’à la plaine de Salton, le point le plus bas de tout le territoire. Il faut plus de 16 mois pour réussir à reprendre le contrôle des canaux.

En attendant, l’eau a fini par former une mer au milieu du désert. Une mer salée de près de 100 km². Car, avant que l’eau ne reprenne ses droits, l’endroit était exploité pour ses mines de sel. Ressource qui témoigne de l’ancienne mer disparue. Mais maintenant l’eau recouvre tout, y compris de nombreuses habitations et fermes de la région. Les ruines sont à ce jour toujours noyées au fond de l’eau.

 

Faire du Salton Sea un lieu touristique populaire rentable

Un immense lac au milieu du désert, tout proche de Los Angeles : une aubaine ! Au milieu des années 50, des investisseurs immobiliers veulent exploiter les lieux. Ils créent de toute pièces une station balnéaire en plein milieu du désert. Des villes champignons apparaissent tout autour du lac, comme Bombay Beach ou Salton City,

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Des hôtels, restaurant, club de yacht et de sport nautiques sont ouverts. On commence également à introduire des poisons dans le lac. Comme ils n’ont pas de prédateur ici, ils deviennent énormes…ce qui fait du lieu en endroit très apprécié par les pécheurs.

Bref, Salton Sea devient la coqueluche de la région, tout le gratin d’Hollywood vient y passer ses vacances… y compris Frank Sinatra et les Beach Boys.

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La suite est moins joyeuse.

 

Ce lent déclin qui n’en finit pas

Alors que le Salton Sea était au pic de sa gloire au début des années 60, les années suivantes sont celles de son déclin. Au milieu des années 70, la région connait une nouvelle catastrophe. L’arrivée de tempêtes tropicales fait dangereusement augmenter le niveau du lac, causant plusieurs inondations.

Mais c’est surtout la pollution qui va créer une crise…

Cette intense activité est plus que ce que l’environnement du lac peut supporter. Lorsqu’une source d’eau arrive au lac, elle est piégée. Elle ne peut pas aller plus loin, elle ne peut pas s’écouler plus bas. Or, les eaux usées de l’agriculture qui alimentent le lac sont polluées, remplies de pesticides,de phosphate et de sel. Ensuite, l’eau pure s’évapore, tandis que le sel et les produits toxiques, eux, demeurent au fond de l’eau. C’est pourquoi l’eau devient de plus en plus salée. Rapidement le lac est plus salé que le plus salé des océans.

L’eau finit rapidement par manquer d’oxygène et les poissons meurent. De plus, la pollution entraîne une invasion d’algues vertes. La prolifération des algues et les nombreux cadavres de poissons qui s’échouent sur la plage, créent une odeur très particulière, qui fait définitivement fuir les touristes.

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Et, alors que l’espace était déjà abandonné depuis les années 80, un nouvel incident écologique se produit au milieu des années 90. Cette fois-ci, ce sont les oiseaux morts que l’on retrouve par dizaine sur le lac et aux alentours. Les poissons, les oiseaux…et les humains ? Lieu toxique et dangereux ? Cela serait bien possible à en croire les statistiques. Autour de Salton Sea, les cancers des poumons et maladies respiratoires seraient 4 fois plus nombreux que dans le reste des Etats-Unis.

Vous ne croyez toujours pas à la malédiction qui touche cet endroit ? A la fin des années 1990, un homme politique s’engage pour le lac. Il s’agit de Sonny Bono, chanteur, acteur et ancien maire de Palm Springs, la plus grande ville à proximité de Salton Sea. Lorsqu’il est élu au Congrès Américain, il a enfin les moyens d’agir et tout le monde s’attend à ce qu’il le fasse…. Sauf qu’il meurt subitement dans un accident de ski en 1998.

 

Une nuit près de ce lieu post-apocalyptique

Aujourd’hui, les villes au bord du lac sont presque abandonnées. Ce sont des villes fantôme. Quelques personnes vivent toujours ici, mais il s’agit d’un des endroits les plus pauvres de toute la Californie.

Alors qu’il fait complètement nuit maintenant, nous passons en voiture près du panneau d’une de ces villes. Welcome to Bombay Beach. J’aurais aimé m’y arrêter. Mais il est déjà tard maintenant. Nous ne sommes plus qu’à quelques miles de Slab City.

 

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Pourtant, Salton Sea en a décidé autrement. Nous venons tout juste de dépasser Bombay Beach, lorsque deux ombres imposantes se jettent sous les roues de notre voiture. Deux ombres rousses, fines. Deux coyotes, qui voulaient seulement traverser la route. Ils ont bondi à toute vitesse. Je ne tenais pas le volant, alors, je n’ai que le temps de replier les jambes sur le siège et de dire « Atttt….. ». Trop tard. Impossible de freiner ou d’éviter les deux animaux. Nous sentons leur poids lorsque notre véhicule les heurte violemment.

Les coyotes ? Nous n’avons pu voir ce qui leur était arrivé dans cette nuit noire. Quant à la voiture, elle a souffert. Le part-choc est enfoncé. Un tuyau arraché pend par terre. Il y a de l’huile partout. Mais il faut bien reprendre la route. Ici, il n’y a rien et aucun de nous ne possède un portable. Nous continuons à rouler.

Trouver un garage ? Sans doute à Niland. La petite ville collée à Slab City. Elle n’est plus qu’à quelques kilomètres. Pourtant, nous devons encore une fois renoncer, lorsque tous les voyants s’allument et qu’une odeur de brûlé commence à se répandre dans la voiture… on ne sait jamais.

Notre voiture sur le bas-côté. Mon compagnon de route, qui parle parfaitement anglais, s’aventure jusqu’à une ferme située à quelques centaines de mètres afin de demander de l’aide et d’utiliser le téléphone. Je reste seule près de la route. L’odeur dans l’air est tellement étrange. Mélange de souffre, de sel, de sable et de pétrole. De décomposition. De l’autre côté de la route, il y a des rails. Des trains immenses et infinis, de plus d’une centaine de wagons, y passent de temps en temps. Je respire l’air inquiétant de Bombay Beach. Il fait chaud et il fait nuit.

Nous sommes finalement secourus par un remorqueur de longues heures plus tard. Mon compagnon a pu appeler l’assureur et trouver nos coordonnées. Au moment de tomber sur nous, le remorqueur était près d’abandonner et de repartir. La compagnie d’assurance lui a donné les mauvaises informations.

Ville voisine. Motel au bord de la route. Aéroport de Palm Springs. La compagnie de location de voitures. Inquiétude par rapport à l’assurance. Une nouvelle voiture. C’est un pick-up immense.

On reprend la route, encore une fois. Le plan était maintenant de quitter le désert et les coyotes pour rejoindre San Francisco, mais je ne veux pas. Je veux revenir. Je prends le volant.

 

Revenir à Bombay Beach

Nous sommes revenus. En arrivant près de Bombay Beach nous avons vu le corps d’un des coyotes, gisant sur le bas côté. Blessé et ouvert au flanc.

Nous avons pénétré la ville, roulant au ralenti. Quelques camping-cars ici de là. Et beaucoup de maisons abandonnées. Une population très faibles, qui vit dans des conditions plutôt insalubres. Environnement recouvert de déchet et d’objets divers.

Nous voulons aller à la plage.

Elle se révèle un véritable cagnard. Il fait 50° ce jour là. L’odeur dans l’air est rendu encore plus forte par la chaleur. Le sable craque sous nos pieds… car il ne n’agit pas de sable… le sol est entièrement composé d’os de poisson séchés. De petite taille avec quelques exemplaires plus gros. Quand on s’approche de l’eau on voit sa consistance douteuse. Sol vaseux, eau trouble et verdâtre.

Pourtant, l’ensemble est d’une incroyable beauté. La vision des collines désertiques de l’autre côté de l’eau. L’effet est surréel, comme un mirage. Paysage de carte postale empoisonné. Sur une photo on ne voit rien, elle ne rend pas compte de l’odeur, et le sol blanc semble sable et non cadavres de poissons.

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La réalité complexe de Bombay Beach

Pour l’écriture de cet article, j’ai regardé deux documentaires sur le Salton Sea.

Dans ces deux oeuvre, le Salton Sea apparaît comme une sorte de refuge pour ceux qui n’ont nul part ou aller.

Dans le documentaire de Alma Har’el, on découvre ainsi l’histoire d’un jeune homme noir, Cedric, dont le cousin de 16 ans a été tué par balle dans les rues de Los Angeles. Pour lui éviter de subir le même sort, ses proches l’envoient dans le désert pour le protéger. Sportif doué, il espère être le premier de sa famille à rentrer à l’université.

Nous y découvrons également plusieurs personnages au profil riche et complexe. Notamment celui de Benny, un petit garçon qui souffre de troubles bipolaires et de sa mère. Jeunes ou vieux, des personnes viennent se retirer en ces lieux, chercher espoir ou rédemption, veulent fuir la violence des villes, et notamment la violence des gangs de Los Angeles.

 

Pendant une interview, la réalisatrice raconte son impression de Bombay Beach et du Salton Sea : « Quand on est là-bas, on a l’impression d’être entre deux mondes, un peu comme si on rêvait ». Et effectivement, il y a une impression de surréalité, lorsqu’on voit ce magnifique documentaire. Il mêle délicatement récit de vie et danse au milieu des vieilles infrastructures de tourisme abandonnées et des animaux morts. Il montre la poésie dans la ténacité de ces personnes, qui restent ici malgré tout. La vie continue.

 

Slab City et la Salvation Mountain

Et l’espoir, ce curieux et complexe mélange entre poésie et mélancolie, c’est exactement ce qui nous avons trouvé à Slab City. Car nous avons finalement réussi à l’atteindre, la ville libre, après avoir quitté la plage de Bombay Beach.

24h plus tard, nous avons finalement pu admirer le coucher de soleil depuis la magnifique Salvation Mountain. Cette colline a été peinte et décorée pendant plus de 30 ans par Leonard Knight. Dans le documentaire Plagues & Pleasures on the Salton Sea, il explique son espoir d’attirer les regards vers ce lieu abandonné grâce à son œuvre. Amener de l’argent à Salton Sea et aux populations locales grâce au tourisme.

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Nous avons ensuite rencontré un groupe de Slabeurs, qui vivent sous un arbre gigantesque et se protègent ainsi de la chaleur. Ils nous ont offert l’hospitalité et fait visiter leur lieu de vie et leurs projets de construction futurs, tout en nous racontant leur recherche d’un mode de vie libre.

Chacun a son parcourt et les raisons qui l’ont conduit ici.

Une femme, qui a quitté travail, vie rangée et embouteillages pour vivre dans le désert en compagnie de ses chiens et de son compagnons me montre un bâton recouvert d’une véritable peau de serpent – celui-ci est mortel – le premier serpent qu’elle a tué à Slab City.

Un homme surprend nos regards sur un de ses tatouages – une croix gammée qui recouvre une partie de son torse. Il nous explique qu’il conserve ce tatouage en pénitence de son passé. Ex-prisonnier, il avait du rejoindre un gang dans la prison. Il refuse de l’effacer et de faire comme si rien de tout cela n’avait existé.

Des humanités complexes.

Au milieu de la nuit, nous allons nager dans le canal qui passe près de l’arbre.

 

Entre mort et vie

Les environs de Salton Sea semblent définitivement hors du monde, lieu de toutes les contradictions, de vie et de violence, d’espoirs perdus ou de rêves. Lieu maudit et abandonné ou lieu d’invention et de création ? Désert à jamais quitté par le rêve américain ou dernier espace où il peut encore exister ?

Impossible de répondre.

C’est quand on le croit mort que le Salton Sea se remet le plus à revivre. Depuis 2016, la Bombay Beach Biennale a lieu tous les ans ici. C’est une réunion mêlant art, musique et philosophie ; un événement complètement gratuit, réservé aux locaux et aux personnes souhaitant participer au festival. Il veut sauver  le lac et attirer les regards sur cet endroit isolé du monde.

Qui refuse de disparaître…

 

 

 

  • Toutes les images de l’article sont issues des deux documentaires cités

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2 réflexions au sujet de « A la périphérie – Une station balnéaire abandonnée au milieu du désert de Californie »

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